“Tous les paradis, toutes les utopies sont conçues par ceux qui n’y ont pas accès, par 
les gens que l’on n’autorise pas à y entrer.” 

~Toni Morrison, Prix Nobel de Littérature, 
Conversation avec Elizabeth Farnsworth, 
PBS NewsHour, 9 mars 1998

Viendrait-il à l’idée d’un journaliste homme d’écrire que « les hommes ambitieux et fiers de l’afficher, diffusent aussi inconsciemment l’image de leaders à qui il faudrait décerner des médailles de la réussite ? ». Non. Tout simplement parce que la question de l’accès à la réussite et au pouvoir ne se pose pas de la même façon pour les femmes que pour les hommes. C’est un malheureux lieu commun à l’échelle mondiale, et plus singulièrement dans la Caraïbe : les femmes sont victimes de discriminations inacceptables, encore en 2017, en matière d’accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, à l’égalité salariale, à l’entreprenariat, à la réussite.  Ceci est un fait. Dès lors, de plus en plus d’initiatives progressistes voient le jour afin d’inverser cette tendance, et changer les données de l’équation pour que les femmes maîtrisent de plus en plus les variables qui leur étaient inconnues, afin de repousser toujours plus loin les limites de ce qu’elles peuvent accomplir.

C’est toute cette démarche positive que vient remettre en question l’article d’une journaliste d’un hebdomadaire guadeloupéen.Lequel m’a été signalé par nombre de femmes interpellées par certains propos de la journaliste. Dans cet article, la journaliste avance que « les femmes ambitieuses et fières de l’afficher, diffusent, aussi, inconsciemment, l’image de victimes à qui il faudrait décerner des médailles de la réussite. En quête de distinctions et reconnaissance de la part de la société, et surtout des hommes, elles se maintiennent ainsi dans une posture d’infériorité et continuent d’asseoir les hommes dans une position dominante. » 

Explicitement citée, en tant que fondatrice de CaribbeanBossLady.com, je me dois ici, pour toutes les femmes caribéennes qui se battent au quotidien, d’exercer mon droit de réponse et, ce faisant, expliquer de nouveau la démarche d’empowerment féminin qui a présidé à la création de CaribbeanBossLady.com. 

Une inégalité réelle

La marche des femmes sur Washington, comme contre-investiture de Donald Trump, en signe de résistance aux propos et aux projets de politiques publiques machistes, sexistes, et misogynes du nouveau président américain, est la preuve vivante qu’encore en 2017, il nous faut nous battre, plus que jamais, pour toute une série de libertés et droits fondamentaux pour les femmes. Nier cela, en tant que femme, reviendrait à se conforter dans une sorte de syndrome de Stockholm indécent à l’heure du tout-accès à l’information. Nier ce combat nécessaire reviendrait à demander aux femmes d’arrêter de partager leurs souffrances et combats sublimés en victoires, d’arrêter d’encourager d’autres femmes à se dépasser, à réussir, et à faire mentir le sort et tous les déterminismes. Nier ce combat et cette réalité, c’est cautionner une réification et une déshumanisation des femmes. 


Malgré ma déception, je dois remercier cette journaliste d’avoir rappelé quelques chiffres concernant l’entrepreneuriat au féminin en Guadeloupe et en France. Même si la Guadeloupe (mon pays d’origine, terre de fanm djanm é douboutcomme la Mulâtresse Solitude, Gerty Archimède, George Tarer, Maryse Condé, Gisèle Pineau, Marie-Josée Pérec, et bien d’autres) fait « figure d’exception », avec les Guadeloupéennes qui comptent pour 38% parmi les créateurs d’entreprises contre 29% à l’échelle française, ce chiffre reste encore frappant.
Nous sommes loin, très loin de la parité, de l’équité.  
La vérité, c’est que même si les femmes caribéennes ont dans le sang le sens de la résilience, du combat, et surtout du progrès, il reste encore beaucoup à faire pour encourager leur réussite, leur empowerment et leur leadership.

Mais les statistiques ne sont pas les seules à pouvoir nous dire cela. Kouté kadans a péyi la…Pour qui a un minimum de « sens du pays », comme disait feu Raoul Serva, il est flagrant que les femmes caribéennes subissent des inégalités bien réelles, et qu’il est plus que temps de valoriser celles qui réussissent et qui veulent être des maillons forts de la chaîne d’encouragement de la réussite des autres femmes. Vouloir casser ces schémas surannés que nous, femmes caribéennes, vivons depuis trop de générations, est une chose légitime, car, comme tout être humain, c’est notre droit le plus fondamental de réussir et de nous épanouir. 

En tant que femme, ex journaliste détentrice de la carte d’identité de journaliste professionnelle, ayant travaillé dans la Caraïbe et en France, je respecte la journaliste en question qui exerce avec son article sa liberté de journaliste, mais je peux aussi comprendre que ces problématiques et la réalité du combat des femmes caribéennes pour l’équité puissent lui échapper. 
Contrairement à bon nombre d’anciennes consœurs, cette journaliste, grâce à son travail, à des qualités et certainement un bon réseau, peut aujourd’hui exercer librement ses compétences, écrire sur des questions très sérieuses et pointues comme la politique et l’économie, tandis que nombre de journalistes femmes partout dans le monde sont encore aujourd’hui reléguées aux colonnes « société », « culture », ou « mode/tendances/lifestyle ». J’en veux pour preuve, l’appel lancé par mes ex-consœurs en 2015 : « Seulement 24% de femmes dans les médias », et où l’on découvrait qu’en 2015, « les femmes journalistes ne signaient ou ne reportaient qu’un tiers des nouvelles, lors de la période test, alors qu’elles représentent 46% des détenteurs d’une carte de presse»ou encore, « ce sont les mêmes mécanismes qui se reproduisent depuis le 13 novembre (2015, ndlr) :les thématiques martiales autour de la défense, du terrorisme et de la sécurité sont l’occasion d’inviter les mêmes hommes politiques et experts connus, reconnus, voire trop connus. Systématiquement masculins, alors que de nombreuses femmes sont des spécialistes de ce sujet, et que la police judiciaire est dirigée par une femme, par exemple. »
Et la réalité de ces discriminations envers les femmes, peu importent les domaines, est encore plus visible et plus insupportable dans nos sociétés caribéennes matrifocales qui glorifient les femmes « potomitan » sans pour autant les encourager à tirer le meilleur d’elles-mêmes. 
Et, ironiquement, le fait que l’article de l’article auquel je réponds soit ghettoïsé dans une rubrique consacrée uniquement à l’actualité féminine, est une preuve supplémentaire de ces inégalités et discriminations que nombre de femmes subissent encore en 2017, même dans les médias. 

Valoriser, inspirer et encourager

Le 15 janvier, dans le billet inaugural de CaribbeanBossLady.com, je précisais : « Ce blog,“Caribbean Boss Lady”, est un manifeste vivant pour les femmes caribéennes qui veulent dépasser la condition de “potomitan” pour s’affirmer “boss ladies”
Je déclare qu’il est temps d’en finir avec cette auto-flagellation toute caribéenne de “fanm potomitan”, c’est-à-dire de femme qui assume tout, toute seule dans le foyer, dans la vie professionnelle, partout à vrai dire, et en tire un certain satisfecit martyrisant socialement construit par des hommes et que nous avons intégré, sans pour autant que cela ne nous grandisse ni ne nous valorise. Ce blog s’adresse non seulement à toutes ces femmes caribéennes qui font le job à tous les niveaux, et méritent donc notre respect, mais aussi à tous ceux qui veulent comprendre ce que c’est vraiment qu’être une “boss lady” dans la Caraïbe.

Boss Lady ? C’est un terme de plus en plus utilisé sur la toile pour désigner la femme en position de leadership, qui inspire, qui fait le job, qui n’abandonne jamais, qui a toujours le contrôle et qui sait ce qu’elle fait. Une femme qui déploie des stratégies construites afin d’atteindre des buts professionnels. Une femme qui sait aussi être une source d’inspiration pour les autres femmes, en partageant son expérience et ses conseils, de façon bienveillante. Une femme qui mérite le respect et qui inspire le respect à ses semblables. Et, par-dessus tout, une femme qui assume son leadership et ne s’en excuse pas.
Voilà donc une définition très positive que je préfère à la “potomitan”, car elle véhicule en elle une certaine idée de progrès, très dynamique et puissante, alors même que sociologiquement et historiquement “potomitan” nous renvoie à tant de faiblesses, de compromissions, d’errance sociale et sentimentale, de dépendance au statut de mère-seule-qui-assure-tout-toute-seule. »

Contrairement à ce qu’affirme la journaliste, nous n’attendons aucune reconnaissance des hommes ni de la société.Nous valorisons des femmes et leurs combats sublimés en réussite afin d’inspirer d’autres femmes à se dépasser, à faire grandir ce qu’il y a de meilleur en elle, alors même que certains membres de nos sociétés voudraient les faire taire et freiner la dynamique de progrès dans laquelle nous nous inscrivons.

Ce sont justement les tentatives de minimalisation ou de détournement de nos intentions, comme l’article de la journaliste en question, qui, aujourd’hui, légitiment nombre de personnes dans leurs attitudes machistes, sexistes, misogynes et rétrogrades. Ce sont précisément ces petits sabotages entre femmes qui entretiennent cette inégalité réelle, sous couvert de psychologie de comptoir.

Ce sont justement ces petits sabotages qui légitiment que certains, en Guadeloupe, encore en 2017, soutiennent un déni d’équité en refusant d’appliquer la loi sur la parité pour l’élection de la CCI des Îles de Guadeloupe. Le mouvement féministe guadeloupéen et caribéen moderne doit sortir du bois.

Nous, femmes caribéennes, « ambitieuses et fières de l’afficher » ,et en plus bienveillantes et progressistes, nous ne nous excusons pas de notre réussite, nous ne nous érigeons pas comme victimes, nous n’avons cure de la reconnaissance des autres et des hommes. Nous voulons uniquement participer au progrès de l’Humanité en encourageant d’autres femmes à se mettre debout, à poursuivre leurs rêves, à réussir, à être des Boss Ladies, et à continuer ce cercle vertueux de l’empowerment féminin. 

L’entrepreneuriat et le leadership féminin, des vraies armes contre l’inégalité

Oui, les initiatives comme CaribbeanBossLady.com, Guadeloupe Business Women, TalanAnNou.com, SecretsBirdsCaribbean.com, Youth Women Win, ou encore des programmes très officiels lancés par le PNUD dans la Grande Caraïbe pour encourager l’entrepreneuriat féminin comme levier d’autonomisation des femmes, sont nécessaires. Loin d’être purement cosmétiques, elles répondent à un besoin non seulement humaniste, mais aussi économique et social, qui traduit une volonté nette de progrès et d’équité. 

Oserait-on dire aux TEDxWomen, à HEC au féminin, Forum ELLE Active, à  ONU Femmes, que leurs actions promouvant l’empowerment féminin « entretiennent les inégalités hommes-femmes » ?

Hérésie. 

Tout comme ces différentes actions, CaribbeanBossLady.com et les réseaux qui œuvrent à l’empowerment féminin sont plus que nécessaires et légitimes, en l’état actuel des mentalités et des discriminations que subissent les femmes.

Des femmes qui sont bienveillantes à l’égard d’autres femmes sont une source d’inspiration. Des femmes qui se battent pour d’autres femmes sont une force de progrès. 
Des femmes qui font vivre la devise patriotique haïtienne « L’Union fait la force », en encourageant d’autres femmes, ne seront jamais « en quête de reconnaissance » de quiconque ou à la recherche de « médailles de la réussite». Des femmes qui partagent leur force, la beauté de leurs victoires et la sagesse de leurs leçons de vie ne demandent jamais à être avalisées, et encore moins vassalisées. Elles sont. Elles existent et s’affirment.

Nous sommes des femmes caribéennes. 

Nou sé dé fanm vayan, doubout.

Nous sommes des Caribbean Boss Ladies, et nous ne nous en excusons pas.

Axelle KAULANJAN, Fondatrice de www.CaribbeanBossLady.com

Avec le soutien de :

Jessica BRUDEYFondatrice et présidente de Foodiles, Guadeloupe

Yasmyn CAMIER, Fondatrice et CEO de TalanAnNou.com

Nadège CARTI-SINNANDirectrice Générale de la Chambre Economique Multiprofessionnelle de Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Saint-Barthélemy

Mylène COLMARJournaliste indépendante, Guadeloupe

Charlise DIAMANT-CABARRUSEtudiante en Master de Psychologie, Tours

Joanna DIAMANTGestionnaire financière et comptable d’un centre universitaire de recherches, membre de la chorale de gospel « Les Chérubins »,Paris

Betty FAUSTACEO d’IPEOS, Présidente de GuadeloupeTech association des acteurs du numérique de Guadeloupe, Guadeloupe

Vanessa FOYFondatrice du réseau de Boutiques solidaires « Ecolook »,Guadeloupe 

Fatouma HARBER, Enseignante, Journaliste, Blogueuse, Entrepreneure, Co-fondatrice et CEO de SankoréLabs, Mali

Daniella JACQUESPrésidente de la Chambre de Commerce des Femmes Entrepreneures d’Haïti, Haïti

Vanessa KANCEL,Chef d’entreprise, Global Linguistik, Guadeloupe

-Audrey Le QUINTREC, Directrice de Caribules, festival de la bande dessinée, de l’album jeunesse et du manga, Guadeloupe 

Thierry MAXIMINProfesseur de Philosophie, Guadeloupe

Wilney TARISCommunicateur social, Blogueur, Chef de la section communication du Sénat de la République d’Haïti, Président du Réseau des Blogueurs d’Haïti, Haïti

Johan KAULANJANFormateur boucher-traiteur, Paris & Guadeloupe

S.E.M. Wilson LALEAUProfesseur d’économie, Ancien Ministre du Commerce et de l’Industrie, de l’Economie et des Finances de la République d’Haïti, Actuel chef de cabinet du président de la République d’Haïti, Haïti

Naïka PICHI-AYERSDirectrice du Cabinet conseil IKONE Caraïbes, Guadeloupe, Trinidad and Tobago

Erika PRADELDirectrice du cabinet Impulse Consulting FWI, Fondatrice et ex-Vice-Présidente de Guadeloupe Business Women, Guadeloupe

Guy REGISTEJournaliste, Paris

Jean-Jacques SEYMOURJournaliste éditorialiste, Essayiste, spécialiste de la Caraïbe, Paris  


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