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Caribbean Boss Lady v2: un pure player féministe caribéen intersectionnel

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Vous l’aurez remarqué en me lisant : en 2018, plus qu’à l’accoutumée, j’ai beaucoup écrit sur des questions féministes qui croisaient aussi des problématiques comme la lutte contre les préjugés racistes, ou encore l’appropriation culturelle ou phénotypique. Qu’il s’agisse de CBL ou encore pour « Le Progrès Social », journal guadeloupéen résolument engagé en faveur du progrès de la Guadeloupe et des Guadeloupéens, et m’a permis de garder un grand niveau d’exigence envers moi-même et de ce que je vous propose, chers lecteurs.

Parce que le féminisme est fondamentalement un humanisme et une forme de progressisme, Caribbean Boss Lady se devait d’aller plus loin que le blog, pour devenir un véritable médium qui analyse l’information et l’actualité sous l’angle féministe caribéen intersectionnel. Au vu des inégalités hommes/femmes qui perdurent, et parce que les violences contre les femmes sont plus que jamais vivantes et de plus en plus subreptices, pour moi, informer, défendre les intérêts guadeloupéens, analyser et proposer, passera plus que jamais par une approche résolument progressiste, sans langue de bois, et très souvent innovante, avec des outils conceptuels issus des gender studiesou encore l’intersectionnalité que les universités américaines creusent depuis des décennies, quand notre République nous faillit même intellectuellement, en restant à la traîne sur des champs d’études qui permettent de penser ses faiblesses.

Si en 2018, le président de la République française avait déclaré la lutte contre les violences faites aux femmes Grande cause nationale, après le mouvement #MeToo #BalanceTonPorc et son appel à plus de participation des femmes à la vie politique, 2019 devra, selon moi, être l’année de l’avènement et du déploiement, en Guadeloupe singulièrement, d’un féminisme caribéen et intersectionnel.

Féminisme caribéen intersectionnel

Féminisme caribéen ? Cela voudrait-il dire qu’il n’existe pas un seul féminisme, universel, qui se bat pour l’avancée de la femme à travers le monde entier ?

Dans le féminisme, je crois que ce qu’il y a d’universel, c’est cette idée de progrès des femmes, et de lutter contre les déterminismes, les stéréotypes, et les discriminations du fait du genre féminin. Mais soyons lucides, ailleurs comme ici, les difficultés des femmes noires et métisses sont amplifiées du fait même de leur phénotype, de leur groupe ethnique, et de l’histoire. 

Sans pour autant verser dans des théories de type psycho généalogie et encore moins dans un dolorisme victimisant, les faits sont têtus, la réalité est là : le féminisme tel qu’il a été encore très récemment pratiqué et mis en lumière, est un féminisme conduit par des Blanches qui n’ont pas le même rapport à la discrimination raciale et encore moins le même rapport à l’oppression (même intériorisée ou inconsciente) que les femmes noires ou métisses. 

Comme je l’écris souvent, ici et ailleurs, le féminisme caribéen intersectionnel doit forcément être un antiracisme, puisqu’en dehors de lutter contre les discriminations genrées « classiques » que connaissent potentiellement toutes les femmes, sans distinction d’origine ethnique ou de phénotype, les femmes noires et métisses subissent la double discrimination raciste.

Le féminisme caribéen intersectionnel doit forcément être un antiracisme.

Axelle Kaulanjan

Et la multiplication d’entreprises d’appropriation culturelle ou encore le blackfishing, qui ne sont que des racismes ordinaires qui ne disent pas leur nom, et qui sont principalement véhiculés et promus par des femmes blanches – consciemment ou non, au détriment des femmes noires et métisses, ne sont que de nouvelles façons, plus jolies, plus subreptices, plus esthétiques, plus hypocrites, de continuer à permettre à une catégorie de personnes autres que des Noires et des métisses, d’exercer une domination sous couvert de prescription d’opinion et de tendance. 

Dans un numéro du « Progrès Social », de décembre 2018, je vous alertais sur cette tendance au blackfishing de certaines blogueuses mode et beauté : se maquiller pour paraître métisses, tout en utilisant les codes esthétiques et culturels noirs, sans pour autant être Noires ni accepter ce faisant toute la charge mentale et sociétale qui est inhérente au fait même d’être née Noire ou métisse dans un monde où la culture mainstream et populaire nous discrimine encore, et qui cherche subrepticement à déprécier nos attributs physiques et esthétiques qui, une fois utilisés par des Blanches, deviennent soudain beaux. 

Disons les choses sans langue de bois : malgré tous les progrès pour les droits des femmes, d’une part, et en faveur des droits des Noirs, d’autre part, les femmes noires et métisses subissent encore la double discrimination. Genrée et raciste, alors même que les femmes blanches, bien que partageant avec nous certains combat relatifs à l’équité des genres, jouissent de ce que les universitaires américains ont conceptualisé comme étant « le privilège blanc ». 

Dans un talk TED, l’Afro-Américaine Kimberlé Crenshaw, avocate, militante antiraciste et à l’origine du concept d’intersectionnalité au début des années 1990, illustre cette impression avec l’image d’une femme noire qui, à un carrefour, un quatre-chemins, une intersection, ne peut être secourue par une ambulance que si elle est sur le bord d’un seul de ces chemins. 

L’urgence de l’intersectionnalité

Or, explique Crenshaw, les femmes noires, elles, sont au milieu de l’intersection, et elles « se sentent abandonnées, et il y a une impression que les injustices s’additionnent. »

C’est ainsi qu’est né le concept d’intersectionnalité qui permet aujourd’hui à des universitaires, à des chercheurs, à des scientifiques, des professionnels, d’étudier un phénomène bien réel et pas uniquement ce que certain.e.s ont/auraient voulu faire passer comme une paranoïa de « femme noire en colère ». 

L’intersectionnalité apporte un cadre intellectuel, herméneutique et conceptuel qui permet non seulement de penser ces discriminations qui s’additionnent violemment pour une femme noire ou métisse, mais aussi de les rendre visibles afin de rendre tout aussi possibles des solutions à apporter à ce problème. 

Dans une tribune publiée en 2015 par le « Washington Post » et intitulée « Why Intersectionality Can’t Wait »[1], Crenshaw déclare : « L’intersectionnalité est une sensibilité analytique, une façon de penser l’identité dans sa relation au pouvoir. »

Voilà tout l’enjeu de l’intersectionnalité donc : s’interroger sur la façon dont les relations de pouvoir, avec leur part de discriminations basées sur le genre et le phénotype en même temps, produisent nombre d’injustices dont les femmes noires sont trop souvent les victimes invisibilisées. Pas oubliées; non. INVISIBILISÉES. 

Volontairement ou non ? C’est un autre débat, mais quoi qu’il en soit, l’intersectionnalité, si elle peut mettre mal à l’aise certains, c’est qu’elle renvoie tout un chacun à sz mauvaise conscience…

L’acteur Idris Elba a récemment déclaré au sujet du mouvement #MeToo que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher se sentent mal à l’aise quant à ce mouvement dénonçant les abus sexuels et sexistes en tous genres. J’ajouterai qu’il en va de même pour l’intersectionnalité. 

À ce sujet, je me rappelle de ce qui est désormais devenu une anecdote, voire une bonne blague entre mes ami.e.s et moi mais qui, à l’époque, m’avait profondément heurtée. Et pas que moi, mais aussi d’autres femmes noires et métisses, en position de leadership ou pas : en janvier 2017, lorsque j’ai lancé la plateforme CaribbeanBossLady.com, qui a pour but d’encourager l’empouvoirement et le leadership féminins dans le Grande Caraïbe, j’ai reçu, ce qu’on pourrait qualifier chez nous d’un « coup de journal » en bonne et due forme. 

Un article, signé par une journaliste française blanche, de passage quelques courtes années en Guadeloupe – désormais sous d’autres tropiques. Cette dernière a osé écrire au sujet de cette initiative explicitement pointée du doigt, et de toutes les autres de ce type : « Les femmes ambitieuses et fières de l’afficher, diffusent, aussi, inconsciemment, l’image de victimes à qui il faudrait décerner des médailles de la réussite. En quête de distinctions et reconnaissance de la part de la société, et surtout des hommes, elle se maintiennent ainsi dans une posture d’infériorité et continuent d’asseoir les hommes dans une position dominante. »

Je me souviens avoir adressé un droit de réponse circonstancié que le journal s’était obstiné à ne pas vouloir publier malgré ses obligations légales en la matière, et j’avais donc choisi l’alternative de publier ma lettre ouverte sur CaribbeanBossLady et mes réseaux sociaux, avec le soutien de plusieurs éminents cosignataires et d’autres personnes de la société civile caribéenne. Femmes comme hommes. Sur le coup, j’ai vraiment été une femme noire en colère. 

En colère de voir qu’une personne qui ne sait pas ce que c’est que d’être une femme noire discriminée même chez elle, déclassée chez elle, minimisée chez elle, invisibilisée chez elle alors que d’autres jouissent de privilèges, se permette de juger de façon hautaine et si dédaigneuse les femmes debout de ce pays…Et en plus, qu’un journal de chez nous publie et valide cela, en osant ne pas publier un droit de réponse légalement dû, cela avait vraiment de quoi mettre en colère. 

Mais les femmes noires qui agissent et font entendre leur voix ne sont pas que des femmes noires en colère, et les semaines et les lectures aidant, j’ai finalement compris que le privilège qu’exerçait cette femme en méprisant notre lutte de la sorte, était aussi le fait d’une absence d’éducation féministe intersectionnelle chez nous. Que faire donc pour changer la donne ?

Empouvoirer les femmes par l’information

Avec des amies féministes caribéennes, mais aussi des hommes féministes, nous avons décidé de refuser cet état de fait et de passer à l’action. Oui, nous sommes idéalistes, mais nous croyons aussi fermement que nous pouvons réaliser notre Guadeloupe rêvée. Nous nous sommes donc mis au travail et avons « ferraillé » pour bâtir les fondations de ce bel édifice que doit être le féminisme caribéen intersectionnel. 

Pour ce faire, nous avons utilisé tous les supports à notre disposition : réseaux sociaux, blogs personnels, mais aussi ma chronique dans le «Progrès Social » sous l’angle culturel, l’accompagnement de projets qui empouvoirent les femmes de façon progressiste…

Nous avons aussi créé des supports : réseaux de femmes, brunchs, formations, séminaires, mais aussi et surtout le podcast Objectif Boss Lady qui a pour but de donner les clefs de la réussite à celles et ceux qui entreprennent ; parce que nous sommes aussi convaincus du rôle crucial que doivent jouer les nouveaux entrepreneurs caribéens tout en étant conscients de leur responsabilité sociale. 

Et plus nous avançons sur ce chantier, plus nous constatons à quel point il est vital que cet édifice soit bâti sur des fondations aussi solides que le roc. Nous nous sommes donc interrogés sur la nature de ces fondations. 

Quelles peuvent donc être les fondations d’une société façonnée par le féminisme caribéen intersectionnel, à l’ère du 3.0 et où les fake news deviennent la norme de façon galopante ?

L’information. Oui, je suis convaincue que l’information de qualité, analytique, critique, et empouvoirante, comme nous savons le faire dans « Le Progrès Social » dès lors qu’il s’agit des intérêts guadeloupéens, doit être lecarésolde cette société et de tout édifice féministe intersectionnel.

Il est temps que la presse guadeloupéenne, caribéenne, investisse ce champ de façon plus convaincue et donne les outils pour que les consommateurs d’information puissent avoir les codes pour mieux comprendre nos sociétés postcoloniales et post-esclavagistes, dans un contexte globalisé, et où les femmes caribéennes, et singulièrement guadeloupéennes, doivent prendre leur place.

Pour 2019, j’en appelle donc à l’avènement d’une société de l’information et de codes culturelles qui magnifient ce féminisme caribéen intersectionnel qui est, à mon sens, la condition nécessaire au progrès de notre pays Guadeloupe.  C’est à ce besoin qu’entend répondre cette deuxième version de Caribbean Boss Lady qui dès ce jour un pure player caribéen intersectionnel.

Ce progrès ne peut ni ne doit se faire sans les femmes guadeloupéennes, sans quoi, il n’y aura point de progrès, puisque l’essence même du progrès est d’être inclusif.

Question d’humanisme. Oui, le féminisme caribéen intersectionnel que j’appelle de mes vœux, est profondément un humanisme. 

Cet appel que je lance aujourd’hui, à tous les producteurs d’information, de produits, codes et services culturels, à tous les créateurs et artistes, est un appel à bâtir une Guadeloupe plus équitable, avec les femmes, tous ensemble.

Et pour ce faire, la culture et l’information de qualité doivent être nos fers de lance. 

« L’intersectionnalité ne peut attendre » ! La Guadeloupe progressiste et humaniste non plus !


[1]Pourquoi l’intersectionnalité ne peut pas attendre, en français. Il faut aussi voir dans ce titre, un rappel au titre du livre engagé de Martin Luther King Jr, en faveur des droits civiques des Afro-Américains, « Why We Can’t Wait », paru en 1964.

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