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Congrès des élus guadeloupéens: « Redonner du sens au pays »

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Deux jours avant le Congrès des élus régionaux et départementaux guadeloupéens élargi aux maires et aux parlementaires, la fondatrice de Caribbean Boss Lady, Axelle Kaulanjan, a tenu à contribuer au débat pré-Congrès. Dans cette tribune intitulée « Redonner du sens au pays », elle appelle de ses voeux la création d’un Think-Tank au sein duquel se regrouperaient des professionnels guadeloupéens et les Millenials afin de proposer un projet guadeloupéen de société qui ubérise le statut et les institutions de la Guadeloupe.

« On souffre par l’insignifiance de tout ce que nous vivons. »
Milan Kundera, 1984

«Ce que je peux vous donner, c’est un avertissement. J’ai peut-être du culot de faire ça, mais ce que je peux vous dire, c’est que la jeunesse se désespère, elle est profondément désespérée parce qu’elle n’a plus d’appui, elle ne croit plus en la politique française. Le désespoir est mobilisateur et lorsqu’il devient mobilisateur, il est dangereux (…)»
Daniel Balavoine à François Mitterrand, 19 mars 1980

 


Mesdames, Messieurs les élus régionaux et départementaux de la Guadeloupe,
Mesdames, Messieurs les parlementaires et les maires, 


Les 26 et 27 juin, vous serez réunis en Congrès afin de discuter de l’évolution institutionnelle de la Guadeloupe, entre autres, comme le prévoit la loi d’orientation pour l’Outre-mer du 13 décembre 2000. 

Depuis dix ans, les Congrès se suivent et ont l’air de se ressembler, donnant l’impression d’un entre-soi qui ne parle pas aux Guadeloupéens bien qu’il s’agisse de régler des affaires hautement guadeloupéennes qui impacteront notre avenir collectif et nos destins individuels. Rappelez-vous de ce que disait le Mahatma Gandhi : « Tout ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi ».
À l’heure du leadership inclusif et de la co-construction citoyenne, nombre sont les Guadeloupéens à ne pas se sentir concernés par cette énième réunion du Congrès, faute de consultation, de pédagogie, de vulgarisation et de communication adéquates à ce sujet. 
En effet, depuis toutes ces années, la dynamique de ce Congrès nous rappelle bien malheureusement un électrocardiogramme plat qui ne connaît quelques pics – comme quand l’on essaie de réanimer un patient, que lorsque la tension sociale gronde trop fort ou de peur que le gouvernement français ne décide des évolutions à votre/notre place. Il y a dix ans, l’un de ces pics, c’était le mouvement mené par le LKP, aujourd’hui, la marche forcée vers l’évolution, notamment à travers le droit à la différenciation voulu par le président de la République, Emmanuel Macron, est un nouveau pic.

Ma génération, celle que l’on qualifie de Génération Y, celle des Millenials, fait partie de ceux qui sont insatisfaits des précédents Congrès et qui sont aussi dubitatifs quant à celui qui va se tenir. Nous craignons que le courage politique ne vous manque, en tant qu’élus, et ne nous manque, en tant que citoyens. La rapidité avec laquelle a été évacuée la possibilité de faire évoluer statutairement la Guadeloupe vers une collectivité autonome régie par l’article 74 de la Constitution française, comme si c’était une charge trop lourde, un tabou à ne surtout pas toucher, nous le prouve encore des années plus tard. 

Cette génération de Guadeloupéens qui compte aujourd’hui dans ses rangs vos enfants, vos employés, vos collaborateurs, vos conseillers qui ne sont pas toujours écoutés, vos « petites mains » qui sont souvent invisibilisées, ne veut plus se contenter d’une évolution en demi-mesure alors même que les problématiques de la Guadeloupe, celles d’aujourd’hui qui sont déjà celles de demain, réclament que nous tous, Guadeloupéens, nous nous « (hissions) à la hauteur d’un pays sans gouvernail », comme aurait pu le dire feu Cyril R. Serva[1]
Nous, Millenials Guadeloupéens, grâce aux sacrifices de nos parents, grâces aux technologies de l’information et de la communication de notre temps, nous rêvons grand pour nous, mais aussi pour notre Guadeloupe. 
Nous sommes des Caribéens convaincus, et la coopération et l’intégration, nous la vivons pleinement, et nous sommes toujours aussi frustrés de voir que la Guadeloupe ne prend toujours pas la place de champion qui devrait être la sienne dans notre Grande Caraïbe. 
Nous sommes aussi des citoyens du monde qui faisons la fierté de la Guadeloupe…à l’étranger alors même que chez nous, nous sommes terriblement déclassés.
Mais pour nous, cela ne doit pas être une mauvaise tragédie. Nous avons foi en nous, en l’avenir, et nous ne demandons qu’à avoir foi en un projet guadeloupéen de société qui nous inclut et qui se construit avec nous, au lieu de nous considérer uniquement comme un argument électoral et une variable d’ajustement des carrières politiques des uns et des autres. 

L’avenir, malgré tout, nous l’écrivons et nous tentons de faire mentir le sort et tous les déterminismes même lorsque vous n’avez que très peu de foi en nous. 
Les plus belles réussites de nos entrepreneurs, de toutes celles et tous ceux qui innovent au quotidien, de tous ceux qui font du póté mannèv un art de la survie et de la maîtrise du bigidipour ne jamais tomber, nous imposent, comme un impératif catégorique, de faire mieux ensemble.
C’est pourquoi cette Génération Y guadeloupéenne qui rêve grand, qui souhaite une Guadeloupe championne dans la Caraïbe, ne doit plus rester silencieuse politiquement, de peur de ne plus pouvoir bénéficier de subventions, de ne pas être encouragée, ou, pire encore, d’être court-circuitée car ne jouant pas tel ou tel jeu politique ou stratégie de maintien au pouvoir de celles et ceux qui y sont déjà installé.e.s. 

 Je sais que tout comme nous, Millenials, vous rêvez grand pour notre Guadeloupe. 
Mais pour réaliser notre Guadeloupe rêvéeil va nous falloir le courage de sortir de la logique de l’intendance administrative et économique qui freine toutes les initiatives audacieuses et ambitieuses
Faisons enfin de la vraie et belle politique ! Libérons les potentiels, actons les puissances !
Pour ce faire, nous devons, d’abord commencer par redonner du sens au pays
Aucune évolution, ni institutionnelle, ni statutaire, ne nous permettra de réussir et d’aller plus loin ensemble, si nous n’avons pas le courage de rester « habiter (notre) pays »[2], malgré les difficultés, et de « penser le pays nôtre », pour reprendre des termes du philosophe guadeloupéen Cyril R. Serva. 

Mais qu’est-ce que serait que redonner du sens au pays ?

Pour moi, Millenial guadeloupéenne, qui croit au pouvoir du dialogue intergénérationnel, redonner du sens au pays, c’est avoir la lucidité de dire que nous fonctionnons encore sur un modèle suranné, sur bon nombre de niveaux, et que la gouvernance des affaires publiques arrive aujourd’hui à ses ultimes limites. En d’autres termes, le système d’exploitation sous licence que nous connaissons est obsolète, il est désormais l’heure de passer à un système open source, collaboratif et qui sait se réinventer au quotidien. 
Redonner du sens au pays, c’est comprendre que faire de la politique ne doit plus être un choix de carrière ni un moyen de subsistance pour quelques-uns, mais un outil de progrès de l’Humanité, et singulièrement de la Guadeloupe. Un outil d’empouvoirement et de déploiement d’une belle démocratie participative. 
Redonner du sens au pays, c’est apaiser le dialogue, à tous les niveaux, et abolir cette concurrence générationnelle dont nous, Millenials, faisons les frais au point d’être cinq fois plus déclassés qu’en France hexagonale.
Redonner du sens au pays, c’est avoir le courage de sortir du prêt-à-porter institutionnel et statutaire, et ubériser la gouvernance et le service public avec nos valeurs et nos compétences guadeloupéennes, afin de maîtriser notre destin commun et donner plus de chances de réussite aux destins particuliers. 
Redonner du sens au pays, c’est écrire, ensembleun projet guadeloupéen de société ambitieux, dans des délais raisonnables. Un projet qui devra faire de la Guadeloupe une championne, et qui ne serait pas un nouvel outil de propagande qui servirait le maintien au pouvoir d’élus qui craignent à leur tour d’être disruptés. 

Pour ce faire, je crois fortement au pouvoir de la société civile, et singulièrement en celui de ma génération : ce sens de la Guadeloupe, nous l’écrivons déjà, au quotidien, au sein d’associations, de nos entreprises, de nos initiatives Internet qui portent la Guadeloupe à l’international. Nous avons compris que pour gagner dans ce « Nouveau Monde », à l’heure de l’ubérisation et de la disruption, nos élus et nous, citoyens, devrons avoir ce courage de sortir de ce prêt-à-porter statutaire et institutionnel que nous avons fait nôtre.
Cette Génération Y qui est la mienne, qui n’est plus toute jeune mais qui est désormais suffisamment mûre pour dire de façon construite et argumentée ce qu’elle veut pour la Guadeloupe, je l’invite à se réunir au sein d’un Think-Tank, un groupe de réflexion, qui devra être force de proposition pour une Guadeloupe championne, à tous les niveaux.

Un Think-Tank qui, fidèle aux stratégies de défi permanent de l’ubérisation, devra aussi proposer des stratégies de disruption gagnante de nos institutions et du statut de la Guadeloupe. Il est évident qu’il nous faudra réfléchir à un choc de simplification de la gouvernance et des institutions, mais nous devrons aussi avoir le courage d’ubériser notre statut.
Un Think-Tank qui réfléchira à un statut à la carte pour la Guadeloupe, entre Région Ultrapériphérique de l’Europe et Pays et Territoire d’Outre-mer, une troisième voie qui répondrait mieux aux défis et problématiques de la Guadeloupe, comme en faisait état le professeur Loïc Grard dans son étude de 2016 intitulée « Quel statut européen pour la Collectivité Outre-mer de Saint-Martin ? » 
Soyons audacieux, soyons courageux, et faisons preuve d’innovation pour ce statut à la carte ! L’Université et les entreprises guadeloupéennes ne manquent pas de compétences qui pourront construire un tel projet ambitieux mais réaliste.
Un Think-Tank qui proposera aussi un fonctionnement pour des institutions qui devront alors devenir des « méta-plateformes »[3]qui favorisent la mise en relation et donnent plus de chances de réussite aux citoyens, au lieu de s’ériger comme des murs et des citadelles qui protègent une certaine oligarchie et sa cour, comme c’est malheureusement trop souvent le cas aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, l’ubérisation de ce modèle has-been est déjà en marche. 

Face à cette dynamique, nous avons deux choix : la subir et perdre de façon collective, ou l’accompagner et la nourrir pour gagner et réussir la Guadeloupe ensemble. 

Redonnons du sens au pays !

Axelle Kaulanjan, 
Professeure de Philosophie, 
Consultante,
Fondatrice de Caribbean Boss Lady


[1]Cyril R. Serva, « Le sens du pays », in « Études guadeloupéennes »numéro 6, 1994

[2]Op. Cit.

[3]BERTHOLET Clément, LETOURNEAU Laura, Ubérisons l’État avant que d’autres ne s’en chargent, p. 117, Armand Colin, Paris, 2017

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