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0 Cheveux naturels : entre esthétisme et revendication identitaire

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“I Traveled to Paris for a Natural Hair Conference Because
the Movement is Bigger Than you Think.”

Julee Wilson, Essence Magazine, Juin 2016

 

Il y a huit ans, dans « Chivé natirèl », de l’album « Lèspri kaskôd », Dominik Koko chantait la fierté de porter des « chivé grenné », et locksés. Le chanteur, parlait alors même d’une « identité affirmée ».  En ce temps-là, cette acceptation et cette affirmation des cheveux afro au naturel, étaient encore une exception, alors qu’aujourd’hui, ce mouvement devient presque une norme. Et pour preuve, la semaine dernière, a eu lieu à Paris une nouvelle édition de la « Natural Hair Academy » (NHA), une grande messe dédiée aux cheveux afro naturels. Par-delà le côté salon traditionnel avec des produits spécifiques pour les nappy, la NHA a surtout été rythmée par des conférences sur l’affirmation identitaire et l’empowerment à travers les cheveux naturels. Focus sur ce mouvement qui est une réalité tant esthétique qu’une revendication identitaire.


 

 

En 2009, le documentaire « Good hair » de l’acteur afro-américain Chris Rock, exposait de façon très édifiante – et drôle –  les aspects aliénants du défrisage, tant à un niveau identitaire que financier. En effet, Rock part du constat de sa fille qui, avec des cheveux crépus, lui demande pourquoi elle n’a pas de « bons cheveux ». Interloqué, Rock rencontre durant le film de nombreuses personnalités africaines américaines et les interroge sur leur rapport à leurs cheveux naturels : honte d’arborer des boucles ou des cheveux crépus alors que les magazines féminins ne véhiculent que des canons de beautés aux cheveux longs et lisses ; comportements compulsifs lorsqu’il s’agit d’acheter de nouveaux tissages et perruques made in India ; souffrances psychologiques ; difficultés de couples, sont autant de symptômes des relations conflictuelles et ambiguës qu’entretiennent les femmes noires et métisses avec leurs cheveux.

 

Mais, si, il y a quelques années la mode capillaire, pour les femmes noires, consistait principalement à se défriser les cheveux, afin d’obtenir, ce que les Américaines appellent le « white-girl-flow » (comprendre les cheveux qui bougent comme ceux des filles blanches), aujourd’hui, la tendance est tout à fait inverse. En Guadeloupe, comme ailleurs, des femmes noires et métisses préfèrent de plus en plus garder leurs cheveux naturels, et/ou arrêter tout traitement chimique agressif type défrisage. Surnommées  « nappy » (contraction de natural et happy – naturelles et heureuses), ces femmes qui préfèrent leurs cheveux naturels au défrisage et aux prothèses capillaires, sont de plus en plus nombreuses.

 

« L’envie d’avoir sa vraie texture, le ras-le-bol du défrisage et des difficultés rencontrées après un défrisage (chute de cheveux, cheveux cassants, ultra secs, texture rêche, etc.), et la facilité de pouvoir maintenant conserver sa nature de cheveux facilement en toute beauté », constituent les motivations premières du retour au naturel, selon Maïka Labinsky, fondatrice du CurlShop.com, boutique online spécialisée en produits pour cheveux naturels.

« Pour certaines, c’est aussi un choix politique. En effet, le défrisage remonte à une volonté d’effacer tout trait négroïde », ajoute Labinsky.

 

De plus, en janvier 2012, une étude alarmante de l’American Journal of Epidemiology, entre autres, soulignait que les produits défrisants perturberaient le système hormonal, au point de provoquer des fibromes. D’autres études sont en cours pour établir des liens plus évidents avec d’autres maladies telles que le cancer du cerveau et des perturbations endocriniennes en tous genres. Autant de raisons donc qui motivent de plus en plus les nappy.

 

Et, si, indéniablement, ce retour aux cheveux naturels est à placer entre une démarche esthétique et une revendication identitaire, il est aussi à l’origine d’une nouvelle tendance toute marketing : le développement de services dédiés aux cheveux des nappy, ainsi que la multiplication de produits spécifiques. En France, alors que la République – qui a un vrai problème avec la diversité – ne reconnaît pas de communautés, les campagnes de marketing affinitaire dont font l’objet ces produits et services, sont autant d’indicateurs d’un profond changement sociétal en cours. Et une Christine Kelly, longtemps adepte des postiches lisses, longs, au « white-girl-flow », qui annonce publiquement à la NHA qu’elle est « en transition » (entendre par là qu’elle abandonne le défrisage et autres postiches pour accepter ses cheveux naturels), en est une des manifestation les plus surprenantes. Là encore, la mode aura eu un train d’avance sur la politique qui tarde à s’approprier un débat multi-identitaire qui s’exprime à travers des pratiques esthétiques personnelles qui prennent des aspects communautaires.

 

 (Photo : Ina Modja, DR)