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0 En hommage à Aude-Emmanuelle Hoareau: Penser créole, nous penser par nous-mêmes

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Samedi 14 octobre dernier est décédée Aude-Emmanuelle Hoareau, Réunionnaise, Docteure ès Philosophie et auteure de "Concepts pour penser créole" et "Manifeste pour une pensée créole réunionnaise". J’admirais son travail, et j’aurais voulu la rencontrer un jour, "en vrai", afin que nous puissions échanger sur la façon dont le monde créolophone pourrait transcender la matérialité et la trivialité du quotidien afin de valoriser ses concepts originaux qui travaillent sa matrice, et surtout pour se penser lui-même. Cette rencontre n’a jamais eu lieu, mais son décès me rappelle à quel point il est urgent que nous, nations créoles, nous nous pensions par nous-mêmes afin de réussir.

 

En novembre 2011, alors que j’étais encore professeure de Philosophie à mes heures perdues à Paris, Georges Laurent, l’un de mes confrères qui enseignait au LPO de Port-Louis, dans mon Nord Grande-Terre, m’avait invité à dispenser un cours à ses élèves. Il m’avait laissé carte blanche. Son but en m’invitant était de trouver une porte d’entrée cognitive et heuristique auprès de ses élèves afin qu’ils s’intéressent enfin à la Philosophie. À l’époque déjà, j’avais un regard très critique sur la façon dont l’Éducation nationale suggère aux professeurs de Philosophie de faire leur travail. Car, il faut l’admettre enfin: en terminale, il n’est point demandé de transmettre des outils pour apprendre, de façon logique et rationnelle, à penser par soi-même, ni même exercer un esprit critique. Pour qui est honnête intellectuellement, il apparaît clairement que le programme de Philosophie, tel qu’il est conçu, transforme les professeurs de Philosophie en des guides du musée de la pensée européenne officielle, voire unique. Ce qui est bien loin de l’essence même de la Philosophie, l’amour de la sagesse, qui veut que nous procédions de façon dialectique, que nous fassions dialoguer les antagonismes afin de parvenir au Bien Suprême qu’est la Sagesse caractérisée par la connaissance et l’acquisition de vertus.

 

Pour une Philosophie créole…

Pour ce cours expérimental donc, j’avais décidé d’explorer les “Vies et morts de concepts dans les (anciennes) colonies françaises de la Caraïbe”, en évoquant le “bigidi” de Léna Blou, la créolité de l’Éloge de la Créolité de Bernadé, Chamoiseau et Confiant, ainsi que la pédagogie de Gérard “Papa Yaya” Lauriette. Croyez-moi ou non, j’avais aussi évoqué le fameux colombo de mon père, Jocelyn Kaulanjan. Aujourd’hui, après l’immense succès de “Donmbré an tout sôs”, il y a 15 jours, au Moule, je pourrais aussi, légitimement discuter de la portée hautement symbolique du donmbré sur le vivre-ensemble guadeloupéen. Car, s’il y a bien un point fondal sur lequel nous nous rencontrons tous dans ce pays-Guadeloupe, c’est la bouffe. Elle est ce liant universel de notre créolité, et des plats, comme le colombo de mon père, expliquent comment une violence coloniale et esclavagiste originelle a pu être sublimée grâce à des stratégies de contournement pour donner des chefs-d’oeuvre de syncrétisme créole. Le colombo et les donmbrés, sont des symboles même de ce que nous sommes: un nation créole qui sait sublimer, au sens freudien du terme, des violences et des souffrances, afin de paver un chemin plus lumineux pour les générations futures et même pour l’immanence.

 

Alors bien sûr, tout le monde n’est pas d’accord sur le signifiant  et la symbolique à mettre derrière le mot créole; certains pointant du doigt son sens originel lié à la qualité de personnes d’ascendance européenne nées dans les colonies. Je voudrais aller plus loin dans cet exercice de définition, qui est nécessaire pour prétendre à l’avènement d’une Philosophie créole.
Et là, il ne s’agit pas seulement d’étymologie ou de s’attarder uniquement sur le poids de l’Histoire. Il s’agit d’abord et surtout d’une question de responsabilité face à ce que nous sommes et face à la conceptualisation d’éléments qui constituent notre identité.
Voulons-nous être, peuples des anciennes colonies, des éternelles victimes ? Devons-nous accepter un sens unique (dans tous les sens du terme) qui nous a été imposé ?
Je pense fermement que non. Nous avons le choix d’écrire notre présent, notre futur et ce qui deviendra notre Histoire. Il nous appartient de donner un sens plus noble au mot « Créole », comme bien d’autres avant nous l’ont fait ou ont tenté de le faire.

 

La créolisation, en tant que processus linguistique, comme le souligne fort à propos Gerry Létang, désigne avant tout le processus de formation des langues créoles. Langues créoles qui, de fait, sont métisses. Au niveau littéraire, en réponse à la négritude, Chamoiseau, Bernabé et Confiant définissent la Créolité comme « l'agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques et levantins, que le joug de l'Histoire a réunis sur le même sol ».

Qu’il s’agisse du pendant linguistique ou  littéraire/poétique, les concepts qui font appel au «Créole », renferment en eux une volonté – où l’idéologie, ne le cachons pas, occupe une très grande place –  de définir, ou du moins d’esquisser les contours de notre identité ; nous peuples des (anciennes) colonies françaises. Et ce, en réaction à la négritude césairienne, qui malgré l’universalité de la souffrance que Césaire voulait traduire, restait beaucoup trop orientée, ethniquement parlant, pour des auteurs, des idéologues, des poètes, qui se sentaient plus et autre chose AUSSI et EN MÊME TEMPS que Nègres.

Évidemment, le poids de l’Histoire ne peut être occulté dans l’exercice de définition qui consiste à dérouler tout un fil sociétal post esclavagiste bien emmêlé et qui, dans ses nœuds, garde bien les marques de la colonisation, de la barbarie de génocides, de l’esclavage, de l’assimilation, de la pwofitasyon et, aujourd’hui du déclassement. Mais, aujourd’hui, la réalité de “Créole”, c’est avant tout et surtout une expression d’une puissance de vivre et d’exister malgré les violences.

 

Alors, lorsque, sans pour autant les occulter, l’on met de côté les Descartes, Kant, Russel, Marx et consorts, que l’on commence à se pencher sur notre réalité créole, l’on se rend compte que notre quotidien et nos pratiques renferment en eux des concepts puissants pour nous penser par nous-mêmes. Nous penser par nous-mêmes pour avoir des outils de compréhension de notre situation, du statut-quo dans lequel est engluée la Guadeloupe, des problématiques identitaires et de déclassement qui se greffent aux problèmes graves tels que le chômage et la violence et qui semblent plonger notre territoire dans des “handicaps” dits structurels sans guérison. Et sur la question de la littérature et des expressions, je suis d’accord avec Maître Pierre-Yves Chicot, qui, il y a encore quelques jours, sur les ondes de RCI Guadeloupe, fustigeait cette expression de “handicaps structurels” qui semble nous indiquer que nous ne sommes bons à rien, alors même que le génie créole s’est déjà exprimé à maintes reprises afin de faire rayonner la culture française.  L’ensemble consititué par la Franchophonie en est l’expression la plus flagrante du point de vue linguistique, culturel et...diplomatique.

 

Ce cours expérimental de Philosophie créole que j’ai eu l’honneur de dispenser à Port-Louis, malgré ce titre ronflant, comme les philosophes en raffolent, a rencontré un vif succès auprès des élèves de mon confrère. Leur expliquer la genèse des concepts qui maillent la pensée à l’oeuvre dans notre système social, leur donner les clefs cognitives et heuristiques de la démocratie dans laquelle nous vivons, mais qui ne reconnaît cependant pas l’existence de communautés, et qui refuse de faire des langues régionales (et donc des créoles), des langues officielles de la France, parce que la “République est Une et indivisible”, cela les a intéressé. Voilà des gosses qui, en général, sont réticents à la Philosophie, et qui, pourtant, devant un cours expérimental de Philosophie créole, ont tendu l’oreille, ont participé, ont objecté...ont raisonné, ont pensé par eux-mêmes. Se sont pensés.

 

 

...et vers une l’affirmation d’un “sens du pays”

 

Le décès d’Aude-Emmanuelle Hoareau doit être un signal d’alarme qui nous rappelle notre responsabilité dans l’édification de l’Homme guadeloupéen et de l’oeuvre qui doit être la nôtre pour le progrès de l’Humanité. Il est temps que nous philosophions créole, que la portée symbolique et pédagogique du colombo, des donmbrés, du zouk, du madras, de nos langues créoles, soient les colonnes qui soutiennent l’édifice des nations créoles caribéennes que nous sommes. Sans cet exercice intellectuel fondal et capital, et si nous laissons Autrui déterminer ce que nous sommes - “des handicapés structurels” - nous ne pourrons jamais prendre la mesure de la puissance d’exister de l’Homme créole caribéen. Dès lors, point de réussite possible, et point d’affirmation de “sens du pays”, comme le souhaitait feu Cyril Raoul Serva qui voulait que les fils et filles de la Guadeloupe “se (hissent) à la hauteur des exigences (du) pays”. Sans cette audace de nous penser par-nous mêmes, point d’actions politiques adéquates. Nous serons condamnés à être des “handicapés structurels”.

 


Article originellement publié dans "Le Progrès Social" n°3147 du 21 octobre 2017 en Guadeloupe