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0 Guy Gabon, artiviste

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La Guadeloupéenne Guy Gabon est une artiste complète qui explore plusieurs champs esthétiques. Elle aime être qualifiée d’ « artiviste », puisque ses travaux interrogent et dénoncent des problématiques qui gangrènent l’Humanité. Elle intervient, depuis décembre 2017, jusqu’au 29 avril 2018, à la grande programmation du Memorial ACTe consacrée à Gabriel Garcia Marquez et Édouard Glissant, « La Caraïbe: Solitudes et Relation ». Avec le collectif d'artistes contemporains "Wi'An Art", elle présente aussi, sur le parvis du MACTe, sa dernière création, "Care-Don't Care", une installation dans le cadre de l'exposition "Kréyòl gARTden". Rencontre avec une artiviste à l'impertinence esthétique à la « Nola Darling » made in Guadeloupe.

 

Caribbean Boss Lady: Guy Gabon, vous êtes prolifique. Comment souhaitez-vous être reconnue ?

Guy Gabon: La dénomination d’ «artiviste» me convient tout à fait, parce que c’est vraiment la rencontre de mon travail artistique, qui questionne les enjeux de la société, qu’ils soient environnementaux mais aussi sociétaux. C’est un mot un peu nouveau, mais je m’y suis retrouvée.

 

Vous questionnez des enjeux environnementaux et sociétaux. Quels sont, parmi ces enjeux, ceux qui vous tiennent le plus à cœur ?

Sur les questions environnementales, c’est éminemment les impacts du réchauffement climatique sur nos vies, aujourd’hui et celles des générations futures, demain. Je considère qu’on est à un tournant de cette planète, où si on ne fait rien, on continue avec nos habitudes et à vivre comme on a vécu, on va droit dans le mur, droit à une catastrophe écologique, et donc humaine. J’ose espérer qu’il est encore temps de stopper ce processus, car on ne pourra pas revenir en arrière, hélas ! Il nous faudra prendre de bonnes initiatives pour changer cette course infernale et retrouver une façon de vivre plus digne, plus humaine, plus respectueuse de l’environnement et des uns des autres. Je suis vraiment très inquiète pour les générations futures. Et on peut d’ores et déjà dire qu’elles ne vivront pas aussi bien que nous, et c’est triste de se dire ça.

 

Vous abordez des questions qui effraient et font polémique. Comment en tant qu’artiste, l’on peut rendre intéressantes ces questions ?

J’essaie de leur donner une forme plastique, visuelle, qui peut interpeller tout un chacun, par-delà les discours et toute cette foule d’information à laquelle l’on a accès aujourd’hui. Je pense que parfois les images valent tous les discours et tous les mots, donc j’essaie dans mon travail, dans un premier temps, de comprendre ce qui se passe, et ensuite j’essaie de donner une forme plastique à ces sujets qui interpellent le monde aujourd’hui. C’est cela, pour moi, l’enjeu : trouver la forme plastique et esthétique la plus efficace pour interpeler le public, et qu’elle soit accessible à tout un chacun. C’est aussi pour cela que j’ai choisi l’espace public pour donner à voir mon travail, car je crois que le moment est venu de déployer tous les moyens possibles et imaginables, donner un accès assez facile à tout le monde sans que les gens n’aient besoin de lire 36 ouvrages. Qu’ils soient pris par l’image, par l’émotion qu’elle suscite, et qu’ils se posent les bonnes questions.

 

Quelle esthétique pour des questions aussi graves, et des problématiques qui créent des effets aussi néfastes et qui créent du laid ? C’est difficile de créer du Beau à partir de cela ? 

Non. C’est vraiment important de créer du beau à partir de cela, car la nature humaine est ainsi faite ; elle ne regarde pas le laid, elle regarde le Beau. Mais comment à travers le Beau on peut quand même faire passer des émotions et interpeller ? C’est vrai que c’est pour moi un challenge au quotidien, mais je tiens à cette esthétique fondamentale et importante. Il faut donner du Beau à l’être humain, parce que c’est aussi une source de réconfort. Naturellement, on va vers les choses belles et ça fait du bien. C’est important pour les artistes de ne faire aucune concession sur la question esthétique. On peut parler de choses terribles, abominables, mais en gardant une esthétique.

 

Guy Gabon au MACTe
(Guy Gabon en pleine installation devant le MACTe. Source : Facebook de l'artiste)

 

Quels sont les matériaux que vous travaillez ?

C’est le sujet qui me dicte la matière. Bien sûr, je regarde avant tout les matières qui ont déjà eu une première vie, car je pense qu’on a déjà suffisamment créé d’objets et de matière, qu’il y en a suffisamment autour de nous, pour aller viser dans ce qui existe. D’autant plus que nos objets, aujourd’hui, ont bien souvent une durée d’usage extrêmement courte par rapport à la durée de vie de la matière. Donc il faut faire preuve d’imagination et s’interroger comment toutes ces matières autour de nous, on peut les réutiliser, toujours en gardant ce souci esthétique, même si ce sont des matières qui ont déjà eu une première existence.

 

Vous souhaitez rendre disponible et accessible votre travail, et pour ce faire, vous exposez beaucoup dans les espaces publics. Comment cela se passe-t-il pour la conservation des œuvres. La dégradation qu’elles subissent entre-t-elle dans votre démarche ?

Bien sûr. Mes œuvres questionnent aussi la problématique du temps : le temps qu’on n’a plus, cette espèce d’horloge, là, qui nous dit qu’il est temps de réagir. Pour moi, c’est important, et la dégradation de l’œuvre fait partie du processus. Le processus est aussi important que l’œuvre livrée à ses débuts.

 

On sait aujourd’hui qu’il y a un véritable enjeu économique autour de la culture. Comment, vous en tant qu’artiste, par-delà les sujets sur lesquels vous voulez interpeler, vous vivez ces problématiques ?

C’est vrai que cela me situe dans une niche du marché de l’art qui n’est pas celle des galeries, mais qui est plutôt celle soit de la commande, soit de la recherche de financement des projets qui me tiennent à cœur. C’est de cette façon, qu’économiquement, je fais vivre mon travail artistique. Et puis, il y a un travail en parallèle, qui est important et qui nourrit ma création artistique : ce sont les ateliers artistiques que je mène en milieu scolaire. Pour moi, c’est vraiment le pendant de mon travail, c’est un équilibre entre les deux, parce que pour moi aussi, ces ateliers, ce sont des territoires d’exploration des possibles.

 

Qui vous passe commande, en général ?

Des institutions, des établissements scolaires, des dispositifs artistiques et culturels, que ce soit au niveau des collectivités ou de l’État. C’est ainsi que je suis le plus sollicitée.

 

Vous aviez réalisé un court-métrage sur les femmes qui, comme vous, portent un prénom masculin. En 2017, malgré tous les progrès, on n’a jamais autant parlé du genre et les discriminations envers les femmes restent importantes. Pour vous qui êtes intéressée par ces questions et qui les avez travaillées, quel est votre point de vue ?

L’autre sujet phare qui m’habite, c’est bien sûr la question de la fille, la femme, la mère, dans nos sociétés et dans le monde, et toutes les formes de discrimination dont elles font l’objet. Je pense que là aussi, il y a matière à travailler. Je l’ai abordé par le cinéma, aujourd’hui je le poursuis par un mixe des deux. Ma prochaine création est sur la thématique des violences faites aux femmes, et ça va s’intituler « Ventres de femmes meurtris », et c’est vraiment sur toutes les formes de violences qui peuvent être faites aux femmes à travers le monde. Et c’est en allant à la rencontre de ces femmes, en récoltant leurs témoignages, que je vais en faire une œuvre. Pour moi, cela fait partie des sujets sur lesquels il faut être sur tous les fronts, même si on a l’impression que la société en parle de plus en plus, car la femme reste extrêmement discriminée, partout dans le monde.

Et sur la question des violences faites aux femmes, j’ai l’occasion d’une collaboration artistique avec le metteur en scène Dominik Bernard, à partir d’une pièce qui a été écrite par José Jernidier, et qui s’appelle « Joyeux anniversaire Martha ». Et donc, je suis allée écouter sa lecture (c’est un texte intégralement écrit en créole), et là, ça a été une espèce de révélation en termes d’image, et là j’ai trouvé l’image et la forme pour parler des violences faites aux femmes. Donc c’est aussi souvent des rencontres avec des textes, des auteurs qui m’inspirent. Avec la pièce mise en scène par Dominik Bernard, je vais réaliser une installation qui fera partie intégrante de la scénographie de la pièce. Il faut que les artistes de tous bords, toutes disciplines confondues, qu’on essaie de faire converger et converser nos réalisations pour lutter contre ces violences et toutes les formes de discrimination qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui. Et aussi, c’est important pour moi de sensibiliser dès le plus jeune âge sur cette question. On a eu l’idée, avec Dominik Bernard, de l’aborder dans le cadre d’une résidence dans un lycée.

 

Et ce sera où ? 

Ce sera le lycée Gérard Nicolo de Rivière des Pères. C’est un moyen de sensibiliser de jeunes lycéens à ces questions, déjà, car je crois qu’il faut aussi faire de la prévention, trouver comment l’art peut permettre d’aborder ces questions-là. Il y a un travail vidéo qui va se faire avec les témoignages de femmes, mais il va aussi y avoir un travail plastique qui va être fait avec de l’argile. Avec de l’argile, on va mouler des ventres de femmes. Il y aura une centaine de ventres de femmes, et je me suis basée sur les chiffres de 2017…Un chiffre ahurissant : 126 femmes sont mortes de violences conjugales en France. C’est trop. Cette installation, ça va aussi être un hommage à ces femmes, et chaque ventre portera le prénom d’une de ces femmes. Avec les lycées, nous allons essayer de matérialiser ce que ça peut être une violence faite au corps des femmes.

 

Pourquoi les ventres ?

Parce que ça a été aussi une dimension marchande, et ça reste aujourd’hui une arme de guerre. On voit que dans tous les conflits, ce sont les femmes qui sont les premières victimes. Quels que soient les types de conflits, la femme est toujours au cœur, à travers des viols et des violences en tous genres. Pour moi, c’était une métaphore de cette concentration de violence qui est faite à un ventre ; et en plus un ventre qui donne la vie, partout dans le monde, dans toutes les sociétés. C’est aussi ce paradoxe-là que je veux montrer : comment on peut exercer autant de violence sur un corps qui donne la vie ?

 

Parlez-nous de cette exposition sur Edouard Glissant et Gabriel Garcia Marquez.

C’est une exposition qui est à l’initiative du Memorial ACTe, avec l’exposition autour de ces deux auteurs. Le MACTe m’a sollicitée pour réaliser des ateliers en milieu scolaire. J’ai proposé des ateliers audiovisuels durant lesquels on va essayer de trouver des formes à la fois plastiques et cinématographiques pour parler de ces auteurs-là. Ça peut être leurs ouvrages, leur vie…on va chercher ce qui peut être intéressant à exploiter d’une façon plastique et cinématographique, pour vulgariser ces auteurs qui sont – au moins pour Glissant – un peu difficile d’accès. Ça peut être des biais, des fenêtres pour comprendre le message universel de ces auteurs, en espérant que notre jeunesse se l’appropriera. Pour moi, ces hommes ont été des visionnaires.

Et avec les tout petits aussi, nous aurons une approche plus plastique, peut-être avec quelques éléments de vidéo. Le défi est là : comment intéresser des tout-petits à ces auteurs ?

Ce sont des défis que j’aime bien, parce qu’il y a toujours des passerelles et que ça oblige à ouvrir grand les yeux et à essayer de dérouler des fils, des petits bouts de ficelles, et on arrive comme ça à trouver un angle qui leur donne envie, plus tard, de lire ces auteurs, parce qu’ils en auront entendu parler, parce qu’ils auront vu l’expo. C’est aussi ça, la création de l’art : ouvrir le champ des possibles.

 

 


Photo à la Une par HappyMan Photographe