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0 Nord Grande-Terre, mon amour

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Moun bitasyon. Moun la campagne. Moun bwa[1]…Voilà les qualificatifs que nombre de personnes originaires du Nord Grande-Terre, une zone rurale et authentique de la Guadeloupe, reçoivent encore comme mépris aujourd’hui, en 2017. Cette zone rurale, calcaire, rugueuse, où tape le soleil des bassins canniers septentrionaux guadeloupéens, c’est ma région d’origine. Oui, je suis une fille de la campagne, des bois, des anciennes habitations. Je le revendique fièrement, car le Nord Grande-Terre a façonné les gens et les Boss Ladies qui m’ont influencée et me poussent encore à me dépasser.

 

Oui, ceci est une déclaration d’amour à Petit-Canal et Port-Louis, respectivement les communes de mon père et de ma mère, dans le Nord Grande-Terre. J’ai ressenti le besoin de partager comment cette région de mon pays, la Guadeloupe, ainsi que ses habitants, ont participé à façonner qui je suis aujourd’hui. Et cet édito, je dois le dire, m’a été inspiré par les échanges que j’ai eus sur Facebook au début de cette semaine, après avoir posté le portrait de Nadège Carti-Sinnan, la directrice générale de la Chambre Economique Multiprofessionnelle de Saint-Barthélemy, elle aussi originaire de Petit-Canal.

 

Des intellos, des compétentes, qui accèdent à un certain degré de progression sociale, voire même qui côtoient le pouvoir politique et économique, peu attendent cela de personnes (encore moins de femmes !) originaires du Nord Grande-Terre. Pour moi, cela a été une découverte dès mon premier poste de professeure contractuelle de Philosophie, juste après mon master dans cette discipline. Une découverte, car mes parents ne m’ont jamais posé de limites en termes d’ambition, sous prétexte que nous sommes originaires de la campagne du Nord Grande-Terre. Bien sûr, j’avais entendu les histoires qu’ils racontaient, en se remémorant les mépris crus qu’eux aussi avaient essuyés lorsqu’ils osaient vouloir s’affranchir de certains codes que les soi-disant « urbains » – à tous les sens du terme – ont voulu coller à la peau des campagnards.


A 22 ans, donc, fraichement diplômée d’un Master de Sciences Humaines et Sociales spécialité Philosophie, je rentre au pays, et, sans difficulté, je suis recrutée dans un lycée bien connu en Guadeloupe. Là-bas, je remplace un professeur apprécié qui part alors à la retraite. Premier jour, et première fois aussi que l’on me renvoie à mon statut de « Moun Bwa »…Un des professeurs de Philosophie du lycée en question me fait porter comme message qu’il aimerait pouvoir tester les connaissances et les compétences de cette jeune collègue (« déjà un master à 22 ans », sic !) venue de la campagne, en plus…à savoir moi. Outrée de la façon de présenter la chose, je ne me suis jamais présentée à lui.

Quelques années plus tard, j’ai aussi été très choquée qu’un confrère journaliste me renvoie aussi à ma condition de campagnarde, lorsque j’ai osé le reprendre, de façon bienveillante, sur des points d’éthique dont il n’avait cure…Ne pouvant m’adresser des reproches quant à mon professionnalisme, il avait décidé d’essayer de toucher mon ego. Malheureusement pour lui, cela n’a pas fonctionné, car il se trouve que je suis extrêmement fière de mes origines campagnardes, du Nord de la Grande-Terre.

 

Comme je le disais dans le portrait de Nadège Carti-Sinnan, cette région, ses femmes et ses hommes sont, pour moi, le summum de la force agricole qui cultive sans cesse, qui se cultive sans relâche, jusqu’à obtenir une culture qui transforme la nature en quelque chose d’inattendu et d’extraordinaire. Ce Nord Grande-Terre, ses femmes, ses hommes qui cherchent constamment à s’élever par le travail et la persévérance, à percer le ciel comme des flèch kann[2] en fin d’année. « Sky’s the limit », dit le proverbe, et j’admire la force que mes gens du Nord Grande-Terre investissent pour donner une valeur de vérité positive à ce dicton.

 

Les gens du Nord Grande-Terre sont authentiques, sans chichis. Ils ont aussi, de par l’histoire dure liée au développement de ce bassin cannier, développé une résilience extraordinaire, qui leur permet de faire face, fièrement, la tête toujours haute, sans courber l’échine ni plier. Oui, certains peuvent nous trouver pas assez « raffinés », ou « bruts de décoffrage »…Mais c’est tout simplement parce que nous sommes sincères, et que nous ne faisons pas semblant lorsque nous nous engageons dans un projet, un combat, avec et pour des concitoyens. La vie, ses valeurs les plus élémentaires ont, pour nous, une saveur de liberté toute particulière. C’est inscrit dans nos gênes que de nous battre pour nous construire, de gagner et de mériter le respect de nos pairs. Nous sommes entiers, nous croyons fermement aux valeurs travail et mérite, et nous ne nous laissons pas faire.

 

Alors oui, je suis une fille de la campagne, une fille du Nord Grande-Terre. Ma grand-mère indienne coupeuse de cannes à sucre, mon père qui l’a accompagné dès 10 ans au labeur, ma grand-mère maternelle commerçante et restauratrice, ma mère qui a su sublimer des difficultés en opportunités, mes cousins, mes oncles, tantes, voisins, voisines, clientes, camarades de classe, et bien d’autres de ce Nord Grande-Terre si vertical, doubout[3], sont aujourd’hui une force pour moi, un phare qui me rappelle les valeurs les plus élémentaires lorsque je sens ma flamme vaciller.

 

Dans la vie d’une Boss Lady, tout cela est nécessaire, et les leçons que vous pouvez tirer de vos origines, même si elles ne sont pas glamour, feront, face aux épreuves, toute la différence entre un leader qui a une identité forte, ancrée dans un territoire et une histoire, et toute autre personne s’inventant une vie superficielle et qui n’a ni consistance ni conscience des affres et beautés de la vie ; la vraie.

 

 

 

 


[1] Créole guadeloupéen : Je ne vois même pas comment transcrire toute la dimension péjorative de ces expressions que des personnes soi-disant « urbaines » lancent encore aujourd’hui comme mépris à des campagnards en Guadeloupe. Littéralement : personne originaire des anciennes habitations esclavagistes, personne de la campagne, personne vivant dans les bois.

[2] Fleur de canne à sucre

[3] Créole de Guadeloupe : Debout