« Bow down ! ». Prosternez-vous, chantait déjà Beyoncé en mars 2013, comme un hymne féministe qui valorisait les combats d’une femme qui a réussi et dont la société voudrait tout de même minimiser, voire invisibiliser, les mérites. Six ans plus tard, le 17 avril 2019, avec la sortie de son documentaire « Homecoming », exclusivement sur Netflix, jamais Beyoncé n’aura autant mérité son surnom de « Queen B » et que l’on se prosterne devant son immense chantier de construction, de valorisation et de vulgarisation des cultures noires. Avec ce documentaire qui retrace sa performance 2018 à Coachella, où elle était la première artiste noire américaine à s’y produire, c’est bien l’Histoire – son histoire, notre histoire – que Beyoncé a décidé d’écrire ; elle-même.

« Au lieu de me contenter de sortir ma couronne de fleurs, je trouvais ça plus important d’apporter notre culture à Coachella », peut-on entendre Beyoncé expliquer en voix-off, alors que le spectateur la découvre en train de répéter avec ses danseurs et ses musiciens. À elle seule, cette phrase de l’artiste afro-américaine de 37 ans résume toute l’intention de ce documentaire « Homecoming ». L’on aurait pu penser que ce « film par Beyoncé » serait un caprice de star, ou encore tout simplement une reddition du spectacle de Beyoncé à Coachella. Et pourtant, à mesure que l’on avance dans ce documentaire, l’on se rend compte qu’il s’agit de bien plus que cela.

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Beyoncé, en acceptant de se produire à Coachella en mars 2018, est devenue la première artiste noire à se produire sur la scène de ce festival qui s’est imposé comme une référence mondiale de la pop-culture. Pour cette artiste que l’on découvre de plus en plus engagée, alors qu’elle n’était considérée que comme un symbole sexuel, il était donc important de faire de cette opportunité un momentumpour la culture afro-américaine.  

Toutes les références historiques, esthétiques et activistes qu’elle a choisies pour non seulement rythmer son documentaire, mais aussi faire symbole et sens dans sa mise en scène et ses habits de scène, démontrent à quel point cet « Homecoming » a été pensé pour être une œuvre fondal de la pop-culture noire internationale, avec une volonté assertive forte. 

« Pour moi, nous sommes les créatures les plus belles, nous les Noirs. Mon travail c’est de les rendre assez curieux (les Noirs, ndlr) ou les persuader de gré ou de force d’être davantage conscients d’eux-mêmes, de leurs origines, de ce qu’ils aiment, de ce qui est déjà là, au fond d’eux. Et d’exprimer tout cela. C’est ce qui me pousse à les pousser. Et je le ferai par tous les moyens nécessaire.» 

Voilà l’extrait d’une interview de Nina Simone que Beyoncé a choisi de passer en voix-off, comme un postulat qui fonde sa démarche de femme afro-américaine, artiste populaire qui a une voix et une influence, avec ce projet « Homecoming » dans sa globalité (spectacle, documentaire, album live…). Et à Beyoncé d’expliquer, tout juste après cet extrait, comme une mise en parallèle entre l’engagement de Nina Simone et le sien, qu’elle « (voulait) que chaque personne qui a connu la discrimination en raison de son apparence ait l’impression d’être sur cette scène. À tout buter ».  « Et je veux que ce soit une expérience dont on sorte tous grandis », a-t-elle aussi ajouté.

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Le documentaire nous emmène dans les coulisses de quatre mois de répétitions non-stop, et montre aussi le résultat extraordinaire de ce travail de précision, sur tous les plans, mené par Beyoncé et ses équipes, en valorisant un orchestre composé uniquement de musiciens noirs, des talents noirs dans nombre de domaines des arts du spectacle, et, bien sûr, des créations originales à message spécialement conçues pour les prestations de Beyoncé à Coachella. 

« Sa volonté était de créer un moment de fierté pour nous tous (au sens peuple noir, ndlr) sur scène. Ça booste vraiment, c’est motivant», explique même l’un de ses musiciens dans le documentaire.

Plus qu’un spectacle ou un documentaire, « Homecoming » est une expérience de valorisation de l’estime des Noirs, tout comme le disait Nina Simone, et dans la droite logique des combats menés par Toni Morrison, Alice Walker, W.E.B. Dubois, Marian Wright Edelman, Reginald Lewis, l’excellente Audre Lorde, Cornel West, l’intemporelle Maya Angelou, et Malcolm X que Beyoncé cite souvent et de diverses manières dans ce film. 

Il faut aussi souligner que ce nouveau monument de la culture populaire créé par Beyoncé, est aussi et surtout un hommage appuyé à l’éducation noire dans une Amérique post-ségrégation. Un hommage appuyé à l’éducation et à la conscientisation citoyenne des Noirs menées à bien par les Universités traditionnellement noires (HBCU dans le documentaire, Historically Black Colleges and Universities, ndlr).

Ces HBCU, ce sont des universités et des établissements d’études supérieures créés avant la fin officielle de la ségrégation, et qui ont permis à nombre d’Afro-Américains de recevoir une éducation et une instruction de haut niveau, alors même qu’ils étaient ou rejetés dans les établissements du Sud ou limités en nombre dans ceux du Nord.

Ces HBCU, que Beyoncé aimerait avoir fréquentées (elle n’a pas fait de hautes études) comme elle le confesse dans le film, demeurent néanmoins pour l’artiste une pièce maîtresse dans la verticalité des citoyens afro-américains ; d’autant plus que les Destiny’s Child, nous apprend-elle dans « Homecoming », ont répété durant des années dans l’une d’entre elles, la Southern Texas University. Et c’est en pensant sa prestation comme un spectacle de fin d’année universitaire que Beyoncé a déroulé tout cet art multimodal à Coachella, en faisant attention au moindre détail. De la tenue pharaonique faisant d’elle une Néfertiti, jusqu’aux bérets et éléments en cuir rappelant les Black Panthers, en passant par le sweat-shirt avec les lettres grecques (Beta Delta Kappa) d’une sororité fictive à ses propres initiales et le symbole de The Roc Nation, la maison de production de Jay-z son époux, tout y était.

Une œuvre colossale en faveur de notre estime de nous en tant que Noirs

« On avait l’impression d’être tous connectés, d’être dans la même université, de lutter ensemble »,  dit encore Beyoncé dans « Homecoming » tout en contemplant son œuvre.

Une œuvre colossale en faveur de notre estime de nous en tant que Noirs et pour laquelle Beyoncé aura usé de son influence et de son soft-power…comme une géopolitique culturelle dont elle seule a la recette, et qui avance inexorablement. C’est d’ailleurs une réalisation exceptionnelle qui n’aura pas échappé à Michelle Obama qui s’en fendue d’une vidéo de félicitations à sa « sœur » Beyoncé, sur les réseaux sociaux.

Oui, les fans de Beyoncé ont raison : après la façon dont l’artiste est entrée dans l’histoire de Coachella, mais aussi dans l’histoire de la pop-culture internationale en emmenant sa démarche militante à son paroxysme avec « Homecoming », il faudra désormais rebaptiser le festival « Beychella ». Bow down !


*Article à retrouver dans son intégralité dans « Le Progrès Social », en Guadeloupe, du 26 avril 2019

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