Le 1eravril dernier, Sibeth Ndiaye, 39 ans, femme, noire, naturalisée Française en 2016, ancienne conseillère presse d’Emmanuel Macron, a été nommée Secrétaire d’État, porte-parole du gouvernement. Un poste clef, particulièrement en cette période de crise, que le président de la République a confié à cette fidèle que le grand public a découverte dans le documentaire « Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire » d’Yann l’Hénoret sur TF1. Lors de la passation de pouvoirs avec Benjamin Griveaux qu’elle remplace, Ndiaye arborait un imposant afro déstructuré qui a été l’objet de nombre de commentaires désobligeants. Et pourtant, ce « fashion statement », comme disent les Américains, est tout ce qu’il y a que plus esthétiquement politique, et marque un tournant important pour toutes les femmes noires nappy qui font le choix d’assumer leurs cheveux crépus/bouclés dans la sphère professionnelle. 

Dès la première fois qu’elle a crevé l’écran avec sa présence de femme noire œuvrant à la conquête du pouvoir par Emmanuel Macron, mais aussi avec son franc-parler souvent qualifié de « brutal » (sous-entendu pour une femme, car jamais l’on ne reproche cela à des hommes dans cette position de pouvoir), des torrents de commentaires limites se sont déchaînés sur la personne d’Ndiaye. Derechef, son look coloré, considéré dans ce milieu comme décalé (l’on se souvient encore de l’épisode des derbies confondues avec des baskets), a fait l’objet d’analyses, d’insultes et de moqueries. 
Quand ce n’était pas ses vêtements ou ses chaussures, ses « tresses africaines » (je cite dans le texte !) ont aussi défrayé la chronique. Cachez-moi ces chivé grenné* que la bien-pensance euro-centrée et prescriptrice des canons de beauté mainstream ne saurait voir !

Alors, imaginez donc le scandale lorsque le 1eravril, sur le perron de la rue de Grenelle, Ndiaye arrive de rouge et de fleurs vêtue, lunettes rouges sur le nez (déjà peu conventionnel et détonnant dans un paysage politique où les femmes minimisent souvent leur féminité à coups de tailleurs noirs/bleu marine/gris…), et surtout avec un gros afro déstructuré. 
Mettons l’aspect vestimentaire de côté pour nous intéresser à cet afro déstructuré. Un aspect sur lequel nombre de détracteurs ont déjà pondu légion de remarques désobligeantes et stigmatisant Ndiaye comme n’ayant pas les codes esthétiques du milieu, et donc laissant penser qu’elle ne serait pas à sa place.

Tant que cette esthétique noire naturelle et fière est cantonnée au milieu artistique , et en particulier dans la chanson urbaine considérée comme étant un champ naturel et légitime d’expression pour les afro-descendants, tout le monde trouve cela beau. À tel point point que cette esthétique est récupérée et fait l’objet d’appropriation.
Tant que cette esthétique reste dans le milieu RnB et hip-hop, tout le monde s’extasie devant une Beyoncé qui porte une lace afro, et tout le monde encense Solange lorsqu’elle chante « Don’t touch my hair » (Ne touchez pas mes cheveux, ndlr). Et récemment, « Une femme de tête » (Nappily ever after, en VO) avec Sanaa Lathan et Lyriq Bent, sur Netflix, a fait un carton. 

Tant que cette esthétique noire naturelle et fière est cantonnée au milieu artistique , et en particulier dans la chanson urbaine considérée comme étant un champ naturel et légitime d’expression pour les afro-descendants, tout le monde trouve cela beau.

Axelle Kaulanjan

Mais dès lors qu’il s’agit de faire entrer les cheveux crépus au naturel dans des sphères de pouvoir plus formelles et traditionnellement trustées par des mâles blancs, cette appréciation change pour devenir un questionnement du choix esthétique qui deviendrait un révélateur supposé de l’incapacité de la nappy à être sérieuse, professionnelle et à s’adapter à un milieu qui a beaucoup d’exigences. 
Tout de même, aux USA qui sont toujours montrés comme exemple en la matière (à tort !), il aura fallu attendre le 18 février 2019 pour que la très cosmopolite ville de New-York déclare comme illégale la « discrimination capillaire ». (…)

Dans un tel contexte, à une époque où même Serena Williams, pourtant longtemps numéro 1 mondiale du tennis féminin, a souvent dû faire face à ce racisme subreptice qui ne dit pas son nom, à une époque où des jeunes Antillaises et Antillais scolarisés à Sciences Po à Paris ont senti une pression telle qu’ils ont créée Sciences Curls, l’association des étudiant.e.s nappy de la prestigieuse école, à une époque que l’on considère évoluée et durant laquelle moi, jeune professionnelle pourtant respectée dans mon milieu, j’ai eu à essuyer des « Oh, tu as un look d’étudiante ! » face à mon afro naturel, eh bien, oui, l’afro de Sibeth Ndiaye, l’une des femmes noires de pouvoir les plus influentes de France a de l’importance.

Cette coiffure produit du sens et envoie un message fort à toutes les femmes noires : vous pouvez réussir sans vous aliéner culturellement et esthétiquement. Mais il faut aussi y voir un second message : quand vous avez réussi, cela n’est jamais acquis pour d’autres, et quand l’on a une voix, une influence, il faut savoir les utiliser pour ouvrir la voie pour d’autres qui sont minimisés et invisibilisés. 


Article à lire en intégralité dans « Le Progrès Social » n°3221 du 06 avril 2019 en Guadeloupe

Photo à la Une par Thomas Samson, AFP

*Cheveux crépus, en créole guadeloupéen

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